Je suis récemment tombé sur la citation d’un sociologue anglais, Michael Bull, qui a dit au sujet de la musique et de l’iPod « The aesthetic has left the object –the record sleeve– and now the aesthetic is in the artifact, the iPod, not the music ».
Quand j’étais plus jeune qu’aujourd’hui, nous achetions des disques Vinyl, des trentroitours. Le trentroitours était un véritable objet, grand comme un petit tableau, ostensible, manipulable. C’est pourquoi on lui a donné le nom un peu solennel d’Album. Plusieurs pochettes d’albums étaient célèbres voire historiques. Certains ne se souvenaient d’un disque que par ce qu’il y avait sur la couverture : on disait « la vache » au lieu de dire Atom heart mother. Parfois, comme pour le White Album des Beatles ou le Metal Box de PIL le design de la pochette donnait son nom à l’album. Il y avait des pochettes avec une fermeture éclair, un pop up, des pages de journaux, un miroir, un raton laveur. C’était l’époque où les maisons de disques impériales avaient compris que la qualité de l’Artwork pouvait parfois compenser la médiocrité de la musique puisque, la pochette était aussi la PLV du disque.
Et puis il y avait la matière, le carton, ce carton qui s’use comme un jean avec lequel on a traîné partout et qui conserve en lui quelque chose de notre histoire personnelle, de notre expérience unique. Notre exemplaire d’un album n’était pas interchangeable. Notre copie du disque, avec ses craquements, ses craquelures et ses écornures racontait notre vie. On n’achetait pas de la musique on achetait des fétiches. La désirabilité de la musique s’incarnait dans un objet physique. Une part de la valeur de la musique était aussi dans l’objet physique. Un album était le signe extérieur de notre culture, sa matérialité. Car en fait on ne fait pas qu’écouter la musique, la musique s’arbore, la culture s’arbore, l’identité s’arbore. Comme les perles.
Lorsque le CD est arrivé, l’objet de musique s’est soudain quelconcifié. La pochette qui avait jadis l’impact d’une photo en couverture d’un magazine avait désormais la taille d’un pauvre huitième de page. Le boîtier en plastique anguleux, voire contondant était tout sauf glamoureux. Dans cette coque stérile l’album était préservé de toute usure. Tous les exemplaires d’un CD se ressemblaient, devenaient interchangeables. Avec le CD, la pochette de disque est devenue packaging. Le CD n’était rien d’autre que le conteneur du véritable produit qu’était la musique. Ce n’était plus un objet de désir mais une nécessité logistique.
Cette étape déglamoursifiante du boitier de CD a très naturellement mené à la musique numérique, au MP3. . Lorsque l’objet n’est qu’emballage on peut facilement se défaire de cet oripeau. La musique s’est désincarnée. Elle n’est plus qu’un souffle qui sort d’un appareil. La « pochette » du disque est réduite à un timbre poste, un repère visuel, un moyen de distinguer un titre dans un cover flow. Cliquez sur l’icône d’Excel pour lancer Excel, cliquez sur l’icône d’Eminem pour lancer Eminem. La « pochette » de disque est passée du rang de fétiche à celui d’icône, mais, hélas, au sens le plus platement informatique d’icône.
Steve Ballmer, ci-devant patron de Microsoft, a prophétisé, pas plus tard que la semaine dernière, que tout allait devenir numérique. J’ai regardé par deux fois, la déclaration était bien datée de Juin 2009. Je pensais que cette idée était acquise depuis au moins 1999(1) : chacun pense depuis des années que nous vivons dans l’ère du numérique, que c’est là la nouvelle vie moderne, que tout va inéluctablement aller sur les ordinateurs, les téléphones portables et Internet. Tout va se dissoudre dans la grande soupe des bits.
Et si ce n’était pas vrai ? Et si cet élan vers la dématérialisation de tout n’était qu’une étape, qu’une illusion, que l’adolescence, forcément excessive de la révolution numérique ?
Michael Bull dans la citation qui a déclenché cet article dit : ce n’est pas parce que la musique a cessé d’être matérielle que le besoin de fétiche, d’objet ostentatoire de désir a disparu. Cette place a été occupée par l’iPod (et l’iPhone). L’iPod n’est pas seulement le contenant universel de musique, il est la pochette de disque ultime, la Mère de tous les Albums, le fétiche personnel qui a digéré tous les autres. La sortie d’une nouvelle version de l’iPhone est accueillie comme jadis la sortie du nouvel album d’une méga rock star, avec des queues délirantes devant les magasins.
Soudain on redécouvre que les gens veulent encore posséder des choses dès lors qu’elles sont désirables. Ils sont même prêts à les payer avec du vrai argent. Et il y a au moins une entreprise qui gagne de l’argent en vendant des atomes, c’est Apple en face de si nombreuses entreprises qui en perdent en vendant des bits. Mais tout le monde est malgré tout sur les rangs pour produire des bits, parce que c'est moderne.
Nous sommes tous allés, la fleur au fusil (et moi le premier depuis 25 ans) vers le tout numérique, la virtualisation et la mise en réseau. Tout devait devenir accessible, il ne devait plus y avoir de frottement dans la circulation des biens, des contenus et des services; les coûts marginaux de production et de transport de l’information devenaient quasi nuls (sauf quand il fallait passer par un Opérateur Mobile). Tout ça était tellement facile. Tellement facile que l’ère du numérique est devenue l’ère du pléthorique. La promesse du numérique c’est que vous allez pouvoir d’un légendaire clic de souris mettre tout ce que vous voulez en ligne, la mauvaise nouvelle c’est que vous allez être un milliard à pouvoir le faire aussi. Alors, the next thing you know, tout finit par être volatil, éphémère, immédiatement remplaçable, sans valeur, parce que supplanté dans notre attention par mille autres tentations.
Nous arrivons à la fin des années 2000. Il est peut-être temps de se reposer la question de la matérialité et de la valeur. La question de la rareté, du désirable, de l’un-tant-soit-peu durable, du non volatil. Alors même que la musique n’a jamais été aussi accessible, de manière gratuite ou payante, l’affluence aux concerts devient de plus en plus importante. Pourquoi ? Parce qu’un concert est un moment unique, inoubliable. Qu’il porte en lui quelque chose de non reproductible, de limité, d’exclusif, de mémorable.
Laissons donc Steve Ballmer, en retard d’une guerre, numériser le monde et occupons nous de le re-matérialiser. Il y a beaucoup à apprendre en allant à contre courant de tout ce que le Numérique a apporté. C’est notamment l’objectif de l’Internet des Objets tel que je l’entends. En devenant eux-mêmes directement connectés au réseau, les objets n’abdiqueront plus leur valeur. Ils n’auront plus à l’apporter en offrande au ventre infiniment glouton des iPhones et des Googles en échange de 15 secondes d’Attention. Après l’Accessibilité et le Social, les maitres mots de la nouvelle évolution seront la Désirabilité, l’Expérience, le Non Reproductible, le Sens, en gros : la Valeur.
Les nouveaux révolutionnaires seront somme toute des réactionnaires.
(1) Il est étonnant que le grand patron de Microsoft n’ait pas lu le livre écrit il y a une dizaine d’années par son prédécesseur, Bill Gates (ça s’appelait en français en Route vers le Futur ou un truc comme ça) et qui disait déjà que tout serait numérique et tout et tout (et quand je dis "et tout et tout" je pèse mes mots).
Sans vouloir spammer, un petit lien vers un truc dans le même esprit que j'avais publié il y a quelques années :
http://www.presse-citron.net/l-important-dans-la-musique-c-est-l-emballage
Rédigé par: Eric | 08 novembre 2009 à 09:43
Je découvre ton blog et je suis heureuse de constater que je ne suis pas seule en ce monde à me poser certaines questions. Le vynil, ouais c'est dommage mais bon j'ai encaissé et j'ai fait avec. Là où j'ai plus de mal c'est avec ce monde de communication virtuelle. J'ai 30 millions d'amis sur Facebook et personne qui viendra relever mon pot de chambre quand je serais impotente. J'ai peur, je fais de la resistance parce que c'est plus mon monde. Je veux des vrais potes que je peux toucher et qui ne m'oublient pas dès qu'ils ont déconnecté! Mais mes enfants s'accomodent très bien de ce monde virtuel. Peut-être suis-je une vieille grincheuse qui, comme mes parents qui faisaient de la résistance à ma musique de sourds quand j'étais ado, fait de la résistance à un truc qui la dépasse. Ou peut-être pas...
Merci de poser de vraies questions
A bientôt
Rédigé par: Marie Varandat | 27 octobre 2009 à 11:21
According to Nielsen SoundScan "vinyl LP sales reached 1.88 million units in 2008 — an 89 percent increase from 2007"
physical music object will never die. only CD is.
was nice to meet you in Jeju.
Rédigé par: olivier rosset | 21 septembre 2009 à 17:11
Je suis totalement d'accord avec toi, Rafi.
Rédigé par: Pierre Col | 21 août 2009 à 02:28
je vous trouve génial !
Rédigé par: Isa | 11 août 2009 à 11:56