Palpitations

20 juin 2007

Pourquoi la Swatch « Once Again » (GB743) est la mère de toutes les montres

Dans la série  « ces choses qui n’intéressent que moi et pour lesquelles je maintiens ce blog », un article dans lequel les mots Swatch « Once Again » seront répétés plein de fois.(1)

Je porte une Swatch « Once Again » (GB743 dans la nomenclature de Swatch Group). Je porte toujours une Swatch « Once Again ». Ce n’est pas la même tous les jours mais c’est quand même toujours une Swatch « Once Again » parmi les dizaines de Swatch « Once Again » que j’ai.

Pour ceux qui ne connaissent pas, la Swatch « Once Again » c’est çaGb7433
Pourquoi est-ce que je porte une Swatch « Once Again »  ne vous demandez-vous pas ? Voilà les raisons pour lesquelles je voue un attachement religieux à ce truc :

Il est rare dans la vie de tomber sur de véritables étalons platoniques, la Swatch « Once Again » est l’un d’entre eux. La Swatch « Once Again »  est un objet pur. Une forme pure. La plus pure de toutes les montres. Un objet seulement dénotatif et référentiel expurgeant tout parti pris poétique. Un objet obvie. Une espèce de montre zéro à partir de laquelle toutes les autres montres auraient été dérivées. Un standard sur lequel toutes les autres montres brodent. Toutes les montres du monde sont contenues dans la Swatch « Once Again » :

  • Couleurs : La Swatch « Once Again » est noire à fond blanc. Elle n’utilise aucune couleur, reste au niveau le plus élémentaire de la couleur, en ne se permettant aucune nuance. Partant de là, toutes les autres montres sont des variations autour de la non couleur de la Swatch « Once Again », en choisissant d’autres couleurs elles font le choix de l’arbitraire, du relatif, de l’anecdotique et donc du temporel.
  • Matière : La Swatch « Once Again » est faite entièrement en plastique.  On peut considérer que le plastique est une annihilation de la matière, une synthèse de toutes les autres matières. Ainsi, comme pour les couleurs, toutes les autres montres de l’univers dévoient cette « neutralité » du plastique en jouant sur le paradigme des matières : différents métaux, du verre, du cuir, voire des pierres précieuses. Là encore, le particularisme, la roulette gratuite des variations de paradigmes, crée la temporalité et la vanité de l’objet.
  • Taille : La Swatch « Once Again » a la taille la plus communément rencontrée parmi les montres. Elle ne se distingue ni par l’emphase ni par par la litote.
  • Composantes et fonctions : La Swatch «Once Again » a les fonctionnalités absolues d’une montre c'est-à-dire qu’il n’y manque rien et qu’il n’y a rien de superflu :
  • Elle a trois aiguilles, c'est-à-dire qu’elle a une aiguille des secondes, là où certaines autres montres choisissent d’en faire abstraction. (Que veulent-elles dire quand elles suppriment l’aiguille des secondes d’ailleurs ?)
  •  Elle affiche le jour du mois ET de la semaine. Certaines montres n’affichent aucun calendrier ou se limitent au seul jour du mois.
  • Elle est fluorescente et peut se lire dans le noir, là où d’autres montres font l’économie de cet effet.
  • Le cadran affiche le chiffre de toutes les heures (sauf le 3 dont la place est occupée par le calendrier). Beaucoup de montres ont une approche plus elliptique, n’arborant que le 3 6 9 12, voire (ultime snobisme) uniquement un signe au lieu des chiffres. Qui plus est, ces nombres sont écrit dans un caractère clinique de la famille des Helvetica (là où on peut rencontrer, ailleurs, des parti pris de caractères serif, d’italiques ou d’anglaises ampoulée) utilise des nombre arabes (là où d’autres montres par une ridicule préciosité affichent des chiffres romains, comme si les romains, d'abord, ils avaient des montres à leur bracelet !).
  • Nom : Once Again ne veut rien dire. Sinon qu’il s’agit d’une montre de plus. Elle banière donc sa banalitude et sa quidamité absolue. Il ne s’agit pas d’une montre d’exception, mais une simple répétition de tous les motifs universels de la montre.

Confronté à un tel modèle, une forme aussi parfaite, l’homme peut-il choisir de porter une autre montre. Comment, en connaissance de cause peut-il assumer que sa montre soit un objet dévoyé, un spécimen aléatoire, une réinterprétation entachée par la vanité de celui qui l’a conçue, celui qui l’a vendue, celui qui l’a offerte, celui qui la porte. Je ne cesse de rencontrer des gens qui ne portent pas des Swatch « Once Again ». Mes sentiments à leur égard est mélangé, balançant entre l’admiration (comment arrivent-ils à assumer l’arbitraire de cette singularité ?) et une certaine forme de dégoût.

 

Note complémentaire et historique:

La Swatch « Once Again » a été designée en 1999, ce qui craint un peu pour un modèle platonicien qui par définition précède tous les autres avatars, mais bon, je n'ai jamais prétendu être de bonne foi. On peut confondre la Swatch « Once Again » avec la Swatch Gb703 designée et lancée en 1983, et qui est LA première Swatch (ce qui est mieux pour sa platonisation). On peut aussi confondre la Swatch « Once Again » avec la Swatch Espresso (1997). Cette dernière est en tous points pareille à part le fond du cadran qui est noir.

Mais à plusieurs égards, ni la Swatch Gb703, ni la Swatch Espresso (GB737) ne sont à un niveau aussi sémiologiquement cristallin et platoniquement kasher que la Swatch « Once Again ». 

En effet :

  • La Swatch Gb703, sauf le respect qui est du à son historicité est entaché par  la taille du logo Swatch Quartz qui est beaucoup plus ostensible que dans la Swatch « Once Again » (voir photo). Ce m’as-tu-vuisme sied mal à un référent absolu et neutre. Notons que la suppression complète de la marque dans le fond du cadran n’est pas non plus une solution parce qu’elle mène à cet autre snobisme puritaniste du « no brand ». La marque fait partie de la montre mais elle se doit d’être discrète

Gb703 Onceagain

  • La Swatch Espresso, elle, pèche par son parti pris monocolore, ses prétentions à l’élégance facile des choses toutes noires, voire le douteux de son nom, espresso, qui laisse soupçonner une volonté de métaphore (même si selon toute probabilité le nom a été trouvé après, par des gens qui n'étaient même pas du même service).

.Espresso_2

Il fallait que ces choses là soient dites un jour.

r.


(1) J’ai été tenté d’écrire SOA au lieu de répéter Swatch « Once Again » mais finalement ça manque complètement de charme SOA, et répéter Once Again de manière lancinante est assez shtroumpfant.

16 novembre 2006

Du bon usage de la photographie moderne

Pendant longtemps je n’ai pas aimé la photo. J’ai toujours trouvé non naturel le fait de trimbaler un appareil photo avec soi et de s’arrêter pour prendre des photos. Pour moi les souvenirs s’inscrivent dans la mémoire et n’ont pas besoin d’être fixées.

Mais voilà, récemment je me suis acheté un appareil photo numérique (oui moi aussi j’ai désormais un appareil photo numérique). Du coup je me suis replongé dans cette question qui m’a toujours taraudé : pourquoi fait-on des photos ? quand faut-il faire des photos ? qu’est-ce qui mérite d’être photographié ? Est-ce qu’une photo est là pour décharger notre esprit d’un souvenir, nous permettre de stocker à l’extérieur de nos têtes des choses que nous avons vues ? Qu’est-ce qui mérite d’être photographié lorsqu’un appareil numérique au ventre illimité peut indéfiniment brouter le monde ?
 

L’autre jour, en gare de Rennes j'ai pensé ça : j’étais à Rennes, c’était un vendredi après midi de novembre, tout était à la fois très banal et familier, une gare SNCF, et en même temps exceptionnel puisque je n’étais jamais allé à Rennes auparavant et que je ne prends somme toutes pas le train tous les jours etc. Que resterait-il plus tard de ce moment de ma vie, de ce vendredi après midi quelconque où je me suis trouvé en gare de Rennes ? Probablement rien. Alors j’ai sorti mon appareil photo et j’ai photographié ça, des bouts insignifiants d’une gare insignifiante en ce jour insignifiant. Je n’ai pas essayé de rendre la photo jolie, d’attendre que quelque chose se passe, de guetter l’instant magique ; juste conserver ce qu’à un moment donné j’ai vu.

Ainsi est née ma première série des NIM : les Non-Inoubliables Moments. Depuis, j’essaye d’élaborer une définition exacte du concept de NIM. Voici où j’en suis de ma réflexion:

  • Un NIM est un moment qui ne laissera probablement, spontanément, aucune empreinte dans notre mémoire.
  • Nous avons toujours tendance à faire des photos des moments mémorables. Or les moments mémorables dès lors qu’ils le sont vraiment, s’accrochent spontanément à notre mémoire et n’ont pas besoin d’être embaumés, recadrés et réduits dans une photo.
  •  En photographiant ces Non-Inoubliables Moments, on les rend mémorables, on en conserve un écho, voire on les mythifie. Les NIM sont des vrais moments de notre vie et nous n’allons pas décharner nos vies au point de n’en conserver que des images de vacances et d’anniversaires.

Qu’est-ce qu’un Non-Inoubliable Moment :

  •  Un NIM est un moment c'est-à-dire qu’il doit pouvoir être circonscrit dans le temps et dans l’espace. Par exemple rouler en voiture n’est pas un NIM parce que c’est une succession de moments. Etre arrêté à un embouteillage peut être un NIM. (à moins de faire des NIM vidéo, mais je n’ai pas de caméra vidéo alors je n’ai pas réfléchi à la question).
  •  Un NIM est un moment banal mais malgré tout exceptionnel. Les choses que nous voyons ou nous faisons tous les jours ne sont pas des NIM. Le NIM est un moment rare.

En guise d’illustration je met dans les album photos ci-contre, quelques unes des photos de NIM qui, je pense, illustrent le mieux le concept. N’hésitez pas à me dire si à votre avis ce sont vraiment des NIM ou pas.

Comment consommer des NIM : faire un slideshow aléatoire de ses photos de NIM comme économiseur d’écran de son PC, avec une cadence rapide et sans effets de transition. On raconte souvent qu’au moment de mourir on voit défiler toute sa vie en accéléré devant ses yeux. Avec ce slideshow de NIM vous recréez pratiquement la même chose sans avoir besoin de mourir.

Personal Networks

  • Dsc00055
    Voici des photos que j'ai prise à Beyrouth (Liban), plus précisément dans le quartier arménien (Bourj Hammoud). Pendant la guerre du Liban, tous les services publics faisant défaut, les libanais se sont mis à développer leurs propres infrastructures. Les rues sont toutes traversées par des câbles qui vont d'immeuble en immeuble. Ces câbles transportent (plus ou moins légalement): de l'électricité, des lignes de téléphone d'un immeuble à l'autre, des réseaux de télévision offerts par le Video Club du coin. Ces réseaux sont particulièrement fournis dans le quartier arménien où tout le monde est souvent à portée de câble d'un cousin. Ces images préfigurent pour moi ce que seraient des Personal Networks, c'est à dire la possibilité offerte à tout un chacun de créer son propre réseau pour se connecter à des membres de sa communauté. Nous sommes passés des ordinateurs centralisés à des ordinateurs personnels, nous tenons pour naturel d'avoir le pouvoir de traiter des données comme nous l'entendons sur nos PC. Les nouvelles technologies de réseau (le Wi-Fi pour ne pas le nommer) sont l'équivalent pour les réseaux de ce qu'ont été les PC dans les années 70-80. Le Wi-Fi peut remplacer les câbles qui ont été tendus dans le quartier arménien et rendre moins laide et fastidieuse l'interconnexion des gens. Imaginez les rues que j'ai photographiées avec plein de réseaux qui les strient mais de manière invisible. Imaginez surtout que toutes les rues de toutes les villes deviennent comme les rues du quartier arménien de Beyrouth, sans qu'on ait forcément besoin d'une guerre pour y arriver. r.

NIM: Les Non-Inoubliables Moments

Extension de la portée des bombes

  • Dsc013781
    Juillet 2006. Les bombes pleuvent sur le Liban mais peut-être pas seulement. Toutes ces paraboles dressées sur les toits de maisons au Maroc, sont elles négligeables ?

A tribute to every fucking tree of Death Vlei

  • Dsc08309
    Ces arbres sont morts il y a plus de 5000 ans, debout au milieu de nulle part dans le désert de Namibie. Ce sont les ancêtres de tous les arbres morts du monde. On peut même dire que le plus vieux des arbres vivants n'arrive pas à la cheville de ces arbres morts. Un arbre mort vit donc plus longtemps qu'un arbre vivant. Quelle belle leçon de courage. Nous nous devions donc de féliciter chacun d'entre eux. Solennellement.